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Le blog de docteurlabuse.over-blog.com

On vit une époque formidable.

LA VIE DURAILLE

                            Rail 4

 

Vue sur l'amer

 

On peut vivre parfois des années sans vivre du tout, et puis, soudain,

la vie entière se comprime en l'espace d'une seule heure.

Oscar Wilde

 

Résumé.

Charles, la cinquantaine conduit des trains. Célibataire, il vit dans un deux pièces au 3è étage d'un vieil immeuble de la rue des Martyrs, à Paris. Une seule amie, Virginie, sa voisine du dessous, donne des cours de piano. Après sept ans il ne lui a pas encore avoué qu'il en pinçait pour elle...et à peine évoqué sa vie et cette douleur sourde qui l'habite parfois...

 

 

-Charles ? Charles Durrieu ?

Je tentais tant bien que mal de m'extraire de cette atmosphère enfumée, avec ce tiraillement sur la tempe gauche que je ne connaissais que trop bien.

La migraine. Toujours à me rappeler à l'ordre.

Le moindre pas de côté, chez Vodka Martini, et me voilà le coeur au bord des lèvres, euphémisme élégant que je préfère à certaines formules triviales.

-Vous allez dégueuler, c'est ça ?

Qu'est-ce que je disais ? Il suffit de l'entendre pour qu'immanquablement je m'exécute.

-Oueeek...

On n'est pas très bavard dans ces moments-là, c'est plutôt de l'improvisation.

-Vous auriez pu faire gaffe à mes pompes, merde... J'ai même pas eu le temps de ranger Popaul.

-Excusez...Oueeek...moi !

Les spasmes s'éloignent, je m'essuie les lèvres avec du papier et mes esprits refont surface.

-Comment vous connaissez mon nom ?

-Je vous ai cherché. Longtemps.

-J'ai gagné un truc ? J'ai pas vérifié mon loto hier. C'est ça ? Ça m' étonnerait, mais sinon qu'est-ce que vous me voulez ?

-Vous tuer.

 

Vous pouvez être au bord du désespoir, malade comme un chien, ruiné, et toutes ces calamités peuvent être réduites à néant par deux mots.

L'expression dans les yeux noirs de l'inconnu, le ton de sa voix et le renflement dans son veston réduisent subitement mon environnement à ces toilettes borgnes dans un sous-sol au moins aussi miteux que mon avenir proche.

Un petit monde sans issue, la fin du voyage, entouré de ces graffitis obscènes que machinalement je me mets à lire comme des prières incantatoires, le mur des lamentations au dessus de la cuvette des chiottes!  

 

 

-Mais pourquoi moi? Vous faîtes erreur. Vous voyez bien que je suis un anonyme, un rien du tout. Je sais faire qu'une chose: conduire les trains.

-Justement .

-Quoi justement ? Vous faîtes partie de la concurrence ?

-T'étais où il y a cinq ans ?

-C'est loin ça, je sais plus.

Le retour du refoulé, nous y voilà. Le remords , le boulet, la tragédie. Le prix à payer.

L'heure du jugement dernier.

-Florie, elle s'appelait Florie. Il en restait rien. T'entend ? Rien !

 

-Je pouvais rien faire, rien.

-T'es pas obligé de répéter la même chose. Parce que rien c'était ma fille, connard.

-Je suis désolé, mais un TGV à 250 ça s'arrête pas comme ça.

-TGV chez nous, maintenant ça veut dire Très Grand Vide, tu peux comprendre ça, toi le fonctionnaire ?

Non tu peux pas comprendre. Je suis sûr que t'en a pas d'enfants, avec ta gueule .

-Pas d'enfants, pas de femme, c'est vrai.

-Au moins il y a une justice, c'est toujours ça.

Ça fait cinq ans que je te cherche, et là je tombe sur une couille molle qui tient même pas l'alcool. Je sais même plus si ça vaut le coup de te buter.

-Qu'est-ce qu'elle faisait sur les rails à cette heure-là ?

-Hein ?

-votre fille ? Florie, c'est ça ?

 

A croire que j'avais suivi des cours au FBI. J'étais en train de négocier avec un type armé, un forcené diraient les journaux du lendemain, en jouant le pauvre mec, à la limite du débile.

Veule, reniflant et couvert de sueurs, je donnais le spectacle d'un minable, celui qui se prend toujours les coups à la récré, et j'allais devoir jouer fin si je voulais pas finir en bas de la page des faits divers.

 

-C'était son anniversaire. Le quinzième. Le dernier.

-Elle était heureuse ce soir-là ?

-Ben , évidemment. Un anniversaire, c'est pas triste. On fait la fête, on mange, on picole, comme tout le monde quoi. C'est quoi ces questions ??

-Et elle ? Elle avait picolé ?

-Oui elle avait picolé. C'est Gabriel, son oncle, mon frère quoi, qui s'était dit qu'elle devait prendre une biture. La première. Symbolique si tu vois ce que je veux dire, un rite en somme. La tradition c'est important. Moi mon père, la première fois, il m'a emmené aux putes. J'oublierai jamais. J'y suis pas arrivé, mais après j'étais devenu un homme, et maintenant et bien je perpétue la tradition, je garde la main .

 

-Elle avait un petit copain, Florie ?

-Ouais, même qu'il s'imaginait qu'on allait l'inviter. On l'a foutu dehors avec perte et fracas.

Il a glissé dans l'escalier et il s'est ouvert la lèvre ce con. Et Florie, elle s'est enfermée dans sa chambre. Sûrement pour se changer. Les filles à cet âge-là , les fringues c'est important.

 

 

Un discret glissement de la situation était en train de s'opérer en ma faveur.

Le faire parler de cette soirée, et ne pas quitter des yeux le flingue qu'il secouait comme un vulgaire thermomètre.

                         flingue 2

A force d'écouter Virginie, de la voir jouer sur les touches du piano, Charles est maintenant persuadé qu 'il va falloir improviser.

Pas du Chopin, non.

Gainsbourg sûrement.

Charles se met à marmonner une musique qui déboule dans ses méninges, comme venue d'on ne sait où. Il cherche à retrouver la mélodie et les mots.

 

-Tu te fous de ma gueule ? Tu sais que je vais te buter. Qu'est-ce que tu fiches ?

-Une prière ! Ça te va ?

-Au point où tu en es ! Mais c'est pas une raison pour chanter. Remarque! Une marche funèbre, je suis pas contre. C'est quoi le titre.

 

Sûr de lui, l'homme n'en était pas moins groggy par l'alcool qu'il avait ingurgité avant de coincer Charles. Ses réflexes s'en ressentaient à l'évidence. Pour allumer son Zippo, son pouce ne parvenait pas à soulever le couvercle, mais quand il y réussit enfin, la flamme exécutait des huit autour de la clope qui avait la tremblotte entre les lèvres de ce pauvre mec.

Mais un pauvre mec avec un pétard, ça inspire le respect, même si tu fais une tête de plus que lui.

Sans réfléchir, c'est cette tête que je lui projette sur le nez. La cigarette, le briquet s'éparpillent, et le flingue atterrit dans la pissotière la plus proche.

-Mais je saigne. Tu m'as cassé le nez, abruti.

Et arrête de fredonner. C'est quoi ce que tu chantes ?

- « Requiem pour un con » . Le titre m'est revenu.

-Ma douleur, tu t'en fous ? Et en plus tu me traites de con ?

-Non. Je pensais à moi...

 

Le pistolet flottait dans l'urinoir. Du plastique, du vulgaire plastique.

Tout était faux. Bête à pleurer. La bêtise humaine.

Tous des bêtes humaines.

                                         la bête humaine

By Docteurlabuse

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